
L’intervenant, Raphaël Gamand, est un passionné de biodiversité depuis l’enfance. Ingénieur agronome de formation, il a fondé plusieurs entreprises de sensibilisation environnementale, dont l’« insectobus » pour les scolaires, et une école d’apiculture. Auteur d’ouvrages sur les rapaces, il est aujourd’hui enseignant-chercheur dans une école d’ingénieurs en environnement (UNIVLASEL), où il forme les futurs professionnels de la transition écologique. Son objectif n’est pas de donner des “recettes” mais des “principes” pour mieux vivre avec la nature.
L’histoire de l’humanité est très récente à l’échelle de la vie sur Terre (environ 3 millions d’années pour les hominidés contre 140 millions pour les insectes). Cette perspective temporelle, illustrée par le fait que l’histoire de l’Homme ne représente qu’une fraction infime d’un trajet Saint-Malo-Marseille si ce dernier représentait l’histoire de la vie, doit inciter à l’humilité. L’être humain est un animal, partie intégrante de la biodiversité, et non une entité séparée. La nature s’est régulée sans nous pendant des millions d’années.
Un être vivant se définit par deux critères :
1. Constituer sa propre matière (croître par soi-même).
2. Être capable de se reproduire.
Un robot n’est pas vivant car il ne constitue pas sa propre matière. Le virus est un cas ambigu : il ne le fait pas non plus (il utilise une cellule hôte) et n’est donc pas considéré comme vivant au sens strict. Environ 8,1 à 10 millions d’espèces ont été découvertes, réparties en grandes familles (animaux, plantes, champignons, etc.).
La biodiversité est la diversité des êtres vivants, à ne pas confondre avec la biomasse (la quantité totale).
· Exemple : Un champ de goélands ou un élevage de vaches représente une grande biomasse mais une faible biodiversité.
· On estime qu’il existe 20 millions d’espèces, dont la moitié pourrait disparaître d’ici la fin du siècle.
· Nous en découvrons 18 000 par an, ce qui signifie que la majorité des espèces disparaîtront avant même d’être connues. Nous perdons ainsi un potentiel immense (ex: la seiche fabrique du verre à 3°C, une source d’inspiration pour des économies d’énergie).

1. Grandes familles animales
On distingue les animaux selon leur squelette :
· Endosquelette (interne) : Vertébrés (mammifères, oiseaux, poissons, reptiles…).
· Exosquelette (externe) : Arthropodes (insectes, arachnides, crustacés, myriapodes).
· Sans squelette : Mollusques (méduses, escargots…).
Les arthropodes (pattes articulées, exosquelette) dominent la diversité animale :
· Insectes : ~1 000 000 d’espèces décrites (3 paires de pattes, corps en 3 parties).
· Arachnides : 4 paires de pattes, corps en 2 parties.
· Crustacés : ~10 pattes.
· Myriapodes : “Beaucoup de pattes”.
En comparaison, les vertébrés ne comptent que ~70 000 espèces.
Comparer les intelligences est un biais anthropocentrique. On parle plutôt de capacités cognitives adaptées à chaque espèce (usage d’outils chez le corbeau, calcul mental chez le chimpanzé). Le “test du miroir” est inadapté à de nombreuses espèces : une fourmi réagit à une stimulation chimique et non visuelle, tandis qu’un gorille évite le contact visuel, signe d’agression dans son langage. Chaque espèce vivante possède une forme d’intelligence qui lui a permis de survivre.
L’Homme ne peut survivre seul. Nous dépendons d’autres êtres vivants pour nous nourrir et de notre microbiote (10 fois plus de bactéries que de cellules humaines) pour notre métabolisme.
· Biomasse des mammifères : 97 % est constituée par les humains et leurs animaux d’élevage. Les mammifères sauvages ne représentent que 3 %.
· Biomasse des fourmis vs humains : Le poids total des fourmis sur Terre est aujourd’hui comparable à celui des humains, mais elles existent depuis 140 millions d’années (contre 3 pour les hominidés) et comptent 15 000 espèces (contre 1 pour le genre Homo).
· Biomasse terrestre totale : Les végétaux dominent largement (82 %), ce qui relativise notre “centralité” biologique.
85 % des plantes cultivées ont besoin des pollinisateurs (insectes, oiseaux, etc.) pour assurer leur plein rendement. Ces cultures représentent 35 % du tonnage de notre alimentation (les céréales, pollinisées par le vent, constituant un poids majeur). Sans pollinisation, le poids d’une fraise est réduit et le rendement du colza chute de 15 %.
· Décomposition : Les insectes (bousiers, mouches, fourmis) sont essentiels pour recycler les déjections et les cadavres. Sans eux, les déchets s’accumulent et contaminent l’environnement (ex: un élevage de vaches devient impossible sans mouches). À New York, les fourmis des trottoirs consomment l’équivalent de 60 000 hot-dogs par an.
· Aération et fertilité du sol : Les galeries de fourmis aèrent le sol, permettant à l’eau de s’infiltrer en profondeur. Cela recharge les nappes phréatiques, nourrit les plantes et réduit les risques d’inondations et de sécheresse. Les fourmis enrichissent également le sol en y ramenant la matière organique.


3. Source d’innovation (Biomimétisme)
Le vivant est une source d’inspiration.
· La Tour Eiffel est inspirée de la structure interne du fémur d’une vache, optimisée pour la résistance et la légèreté.
· Les algorithmes des GPS et de la logistique (problème du voyageur de commerce) sont basés sur le comportement des fourmis qui trouvent le chemin le plus court grâce à des pistes de phéromones.
· Des éponges de mer fabriquent du verre à 3°C, ouvrant des perspectives pour des procédés industriels économes en énergie.


Nous sommes au cœur de la sixième extinction de masse, plus rapide que celle des dinosaures et directement liée aux activités humaines. Le rythme de disparition est 200 fois plus élevé que le taux naturel.


· -75 % de la biomasse des insectes volants en Allemagne en 25 ans.
· -75 % en moyenne des populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2020.
· 1 million d’espèces sont menacées d’extinction à brève échéance.
1. Changement d’usage des sols : Artificialisation (urbanisation), déforestation, drainage des zones humides, remembrement agricole. C’est la cause principale.
2. Surexploitation directe : Surpêche, braconnage, chasse non durable, surexploitation forestière.
3. Changement climatique : Modifie les habitats. C’est la cause la plus difficile à inverser en raison de son inertie. La corrélation entre la hausse du CO2 d’origine anthropique depuis la révolution industrielle et l’augmentation des températures est solidement étayée.
4. Pollutions : Chimiques (pesticides, rejets industriels) et plastiques. L’eau de pluie est désormais impropre à la consommation humaine.
5. Espèces exotiques envahissantes (EEE) : Propagées par le commerce mondial, elles entrent en compétition avec les espèces locales.
· Le frelon asiatique et la jussie (plante aquatique) sont des exemples d’invasions rapides aux conséquences lourdes. La fourmi d’Argentine a formé une supercolonie de 6000 km en Europe, éliminant les espèces locales. La biodiversité locale est le meilleur rempart contre ces invasions.
· Les néonicotinoïdes sont des insecticides systémiques : la plante devient toxique pour tous les insectes. Très rémanents, ils s’accumulent dans les sols et contaminent tout l’environnement.
La destruction des habitats force la faune sauvage (ex: chauves-souris) à se rapprocher des zones humaines, favorisant les zoonoses (transmission de maladies de l’animal à l’Homme).
· SIDA, Ebola, COVID-19 : Liés au rapprochement avec la faune sauvage (grands singes, chauves-souris) suite à la déforestation.
· Maladie de Lyme : Prolifération de tiques due à la disparition des prédateurs de rongeurs (renards).
· Chenille processionnaire : Sa prolifération est due à la monoculture de pins et à la destruction de ses prédateurs (fourmis).


Les enjeux environnementaux sont complexes et liés aux questions sociales et économiques. Il faut cultiver le courage de la nuance et la diversité des approches.
1. Tout ce qui pullule est régulé : La nature a ses propres régulateurs. Les pesticides détruisent cet équilibre.
2. La solution miracle n’existe pas : La diversité des solutions est la clé de la résilience.
3. La prime aux généralistes : Les espèces (et les personnes) spécialisées sont plus vulnérables aux changements.
4. Tout est lié : Chaque action (consommation, vote, etc.) a un impact.
5. Tout est en mouvement : Il faut s’adapter au changement (démographique, climatique, raréfaction des ressources comme le cuivre) plutôt que de vouloir revenir en arrière.
6. La patience comme outil : Laisser du temps à la nature pour reconstituer ses équilibres est souvent plus efficace qu’une intervention chimique.
7. La coopération domine dans les milieux hostiles : Contrairement à l’idée de “la loi de la jungle”, l’entraide (symbiose) est une stratégie de survie essentielle dans des conditions difficiles.
L’alimentation est un poste majeur d’émission de gaz à effet de serre (environ 2,5 tonnes de CO2/personne/an). L’empreinte carbone varie énormément selon le type de protéine (en kg CO2e par kg de protéines) :
· Bœuf : ~295
· Porc : ~55
· Poulet : ~35
· Œufs : ~31
Malgré des constats anciens (Rapport du Club de Rome, 1972) et une tendance au fatalisme (“c’est comme ça”), les leviers d’action existent. S’inspirer des principes que le vivant a mis 4 milliards d’années à perfectionner est essentiel pour ne pas baisser les bras et agir avec nuance, diversité et patience.
Pour approfondir ces réflexions, l'intervenant souligne l'importance de deux types d'ouvrages :
Sur l'intelligence animale : Il recommande la lecture de « Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l'intelligence des animaux ? », un ouvrage qui invite à déconstruire nos préjugés sur les capacités cognitives des autres espèces.
Sur les rapaces : Raphaël Gamand mentionne également avoir lui-même écrit des ouvrages consacrés aux rapaces, une de ses passions de longue date.
