


Cette conférence retrace la genèse et la portée de l’ouvrage “Curiosités patrimoniales de Bretagne” (Ouest-France, 2022), en l’adossant au parcours de son autrice et à une réflexion profonde sur la notion de patrimoine. Elle déroule ensuite un panorama thématique et typologique des richesses de la Bretagne intérieure, depuis les labels de protection et les centres d’interprétation jusqu’aux architectures majeures, aux paysages remarquables, au patrimoine industriel et maritime, et aux figures humaines qui ont façonné l’identité régionale.
· Parcours institutionnel rappelé par l’introduction: animatrice du patrimoine à Rennes dès 1988; direction de l’Office du tourisme et des congrès de Rennes Métropole en 2004; secrétariat général de la Conférence nationale permanente du tourisme urbain à la même époque; co-direction de l’Institut Régional du Patrimoine de Bretagne deux ans plus tard; missions culturelles à l’étranger (Brésil, Tchécoslovaquie, Croatie, Pologne).
· L’ouvrage “Curiosités patrimoniales de Bretagne” (Ouest-France, 2022) propose 19 circuits pour découvrir 170 lieux. Sa couverture représente le plafond de la Grand’ Chambre du Parlement de Bretagne, qualifié de “plus belle pièce, plus belle peinture et plus beau plafond du Parlement”. L’auditoire a effectué une visite récente du Palais du Parlement.
· Continuité éditoriale: ce livre se positionne comme la suite logique de “Le chantier des douaniers de Bretagne” (1995), paru à une époque où le sentier des douaniers était encore méconnu. Le premier volet visait à sensibiliser à la préservation du patrimoine littoral; le second déplace l’attention vers l’intérieur de la région.
· Références fondatrices: la conférencière s’appuie sur la préface de Christian Lacroix à “Arles, Ville d’art et d’histoire” (Éditions du Patrimoine, 2001) pour souligner le patrimoine comme expérience sensorielle totale (toucher, air marin et de Camargue, goûts), et surtout comme caractère vivant que les pierres perpétuent chez leurs habitants.
· Dialogues avec l’histoire de l’art et la pensée: Émile Mâle évoque la reconnaissance due aux œuvres et la façon dont chaque génération enrichit leur sens; Malraux insiste sur la “survie” de l’art — présence dans la vie de ce qui devrait appartenir à la mort — et l’indissociable lien entre admiration et présence; Ruskin (Les Sept Lampes de l’architecture) voit dans les édifices du passé des voix dialoguant avec nous.
· Synthèse: le patrimoine comme plaisir des yeux, ancrage, passage de témoin entre générations; il défie le temps en demeurant vivant dans nos existences.



· Rencontre décisive avec Cookie White à Arles (alors invitée d’une édition des expositions photographiques; elle avait représenté les États-Unis au G7 de Naples). Son travail panoramique, renouvelant le regard sur la ville, inspire l’autrice.
· Contexte de la politique patrimoniale: préparation du CIAP (Centre d’interprétation d’architecture et du patrimoine) lié aux conventions “Villes / Pays / Métropoles d’Art et d’Histoire”. Proposition (sous Edmond Hervé) d’inviter Cookie White à Rennes pour photographier le CIAP; projet réalisé.
· Naissance du premier livre: lors d’une découverte commune de la presqu’île de Crozon, proposition à Ouest-France d’un ouvrage sur le littoral; validation immédiate par le directeur: “le sentier des douaniers”. Projet mené avec l’aval et l’aide du Conservatoire du littoral.
· Œuvre de Cookie White (décédée): collaborations avec Michel Butor (“Rêveuse Riviera”, “Bodybuilding” autour du ravalement de la façade du Louvre), avec Georges Perec (“L’œil ébloui”, 1981, vaste corpus de trompe-l’œil de Pompéi à Bruxelles; Perec célèbre pour son lipogramme sans “E” et l’Oulipo); “Villages perchés de Provence et de la Riviera” (avec Nocera); expositions sur maisons-bateaux (“navires en partance”). Elle était mariée au graphiste-sculpteur Paolo Boni (rétrospective à Beaubourg), ami de Perec.


Intention directrice: valoriser les collectivités et territoires ayant œuvré pour leur patrimoine à travers 19 circuits et 170 lieux.
Réseaux de labels et instruments de médiation:
o Communes du Patrimoine Rural, notamment autour du lin: Saint-Elo (œuvre de Tadashi Kawabata, exposition “de la graine au tissage”), Langast, Pontscorff, Pommana, Guéhenno, Plunéour-Ménès.
o Petites Cités de Caractère: Guingamp (fontaine de la Plomée, cuve en granit, animaux ailés et singes), Guernesquin, Pontrieux, Rochefort-en-Terre, Malestroit, Guémené-sur-Scorff, Châteaugiron, La Roche-Bernard.
o Villes d’Art et d’Histoire: Rennes est la seule “métropole d’art et d’histoire” en Bretagne; autres villes: Guérande (murailles), Vannes, Dinan, Vitré, Fougères (CIAP de 250 m² près du château).
o Centres d’interprétation: Carhaix (ville gallo-romaine); Guimiliau (enclos paroissiaux du Léon comparatifs: Landivisiau, Guimiliau, Saint-Thégonnec, Commana, Sizun, La Roche-Maurice); Corseul/Coriosolis (temple de Mars, “Saint-Jacques de Compostelle des temps anciens”); Dol-de-Bretagne (Cathédraloscope d’Olivier de Lépine, enrichi de maquettes).
Focus sur des villes et œuvres:
o Quimper: cathédrale restaurée; vitraux du 15e siècle en fenêtres hautes; maîtres verriers Le Bihan, Lassus; vitrail de Gruber aux fonts baptismaux; Musée départemental breton riche en témoignages.
o Quimperlé: pays d’art et d’histoire (Notre-Dame de l’Assomption).
o Carhaix: monument aux morts à Saint-Primeur signé Kilivi; sculptures plus récentes (Bernarino, Beauvais, Rambic, sœurs Le Goadec).
o Rennes: ancien CIAP à la chapelle Saint-Yves (porche occidental finement sculpté, vitraux contemporains de Gérard Lardeur évoquant les filets de pêche; vitrail occidental au rond rouge; CIAP aujourd’hui en vente; Office du tourisme désormais au couvent des Jacobins).
Figures et maisons emblématiques:
o Yves Le Gallo (ex-directeur du CRBC Brest), plume incisive (citation sur le calvaire de Tronoën, 1969).
o Maison Le Minor (Marianne Le Minor, 1936): cabig (1957), nappes, foulards, bannières; collaborations avec des artistes (Bouler, Péron, Méheu, Toulouat); bannières de la Troménie de Locronan (Saint-Corentin, 1956; Saint-Ronan, 1960); transmission récente: Gildas Leminor a vendu à M. Morel (historien de l’art, collectionneur).
o Locronan: chaire du 18e siècle de Bariou (vie de Saint-Roland), Péniti au gisant en kersanton, polychromie douce.
Maisons à pans de bois (Rennes, Morlaix, Dinan, Vitré, Carhaix, Saint-Brieuc) – clés de lecture:
o Rennes: traditions gothiques et Renaissance (1re Renaissance: stries + visages sur sablières; 2de Renaissance: rinceaux sans stries); 17e siècle sans encorbellement, ouvertures verticalisées, pan de bois plus “chromatique”; “troisième temps” avec crépis masquant le bois. Rennes ne possède pas de maisons à porche (contrairement à Dinan et Vitré).
o Dinan: Maison de la Harpe, atypique (démontée de Lanvollon, rachetée au 19e siècle).
o Vitré: typologie de maisons à porche.
o Morlaix: maisons à “pont d’allée” (escalier central sculpté, couvert de verrière), ex. “maison de la Duchesse Anne”.
o Carhaix: rez-de-chaussée en pierre Renaissance (sculptures) et essentage d’ardoise protégeant le pan de bois.
o Saint-Brieuc: maisons de typologie Renaissance.
Enclos paroissiaux du Léon:
o Guimiliau: ossuaire originellement accolé, puis autonomisé; sculpture fin 1590–c.1600 dynamique et expressive (enfer à large gueule ouverte).
o Saint-Thégonnec (1610): sculpture plus maîtrisée et apaisée; enclos exprimant foi, richesse économique et dynamisme des Léonards; vitraux en langue bretonne; chaire polychrome restaurée après incendie du retable voisin; arc triomphal influencé par Kerjean (entrée de plaisance).
o Retables remarquables: Sizun (Saint-Sulvian, Ascension du Christ); La Roche-Maurice (église Saint-Yves, polychromie douce, clôture, poutre de gloire avec Christ et deux personnages entiers, excellent bois sculpté). Typologies: Finistère (bois torsadé, motifs de vigne) vs. Ille-et-Vilaine (retables lavallois en marbre, ateliers de Laval).
Jubés bretons:
o Saint-Fiacre du Faouët: plus beau jubé en bois de Bretagne, polychrome, restauré; sculpteur anobli.
o Folgoët (Scaër/Kersanton): jubé singulier en kersantite.
Le Folgoët (basilique, gothique majeur en Bretagne):
o Dons royaux et seigneuriaux; vitrail du porche occidental retraçant l’histoire de l’édifice (fondateurs et donateurs: évêque Alain de la Rue, duchesse Anne, Jean V, cardinal de Cotivy; armoiries; mécènes post-Révolution).
o Mutilations révolutionnaires marquées; statuaire contrastant richesse et pauvreté; vitrail du couronnement (1888) par Émile Hirsch; 5 vitraux-tableaux sur 7 (scènes narratives sur toutes les lancettes).
o Attributions à l’atelier de Kerjean pour la finesse sculptée (Annonciation; Rois mages auprès de la Vierge); Jean V en armure au porche sud, devise “à ma vie”, hermine passante; retables en kersanton gothique flamboyant.
Château de Kerjean (Finistère nord):
o “Très grand chantier”, matrice esthétique ayant essaimé vers les enclos du Léon; double enceinte (défensive et de plaisance). Intègre géographie et guerres dans sa conception.
o Portail inspiré du château d’Anet (Diane de Poitiers, Henri II); toitures à la manière de Fontainebleau (Philibert Delorme); porches sud d’enclos bretons reprenant son écriture; puits référant à Serlio (colonnes, dôme, lanternon); frontons scandés de petites clés.
o Distinction des espaces (chapelle “paraître” vs. logis “quotidien”); dimension défensive jusque dans l’enceinte de plaisance; 25 salles ouvertes à la visite, dont mobilier breton (lit clos léonard à une porte, quand les cornouaillais en ont deux).
Patrimoine du 20e siècle / “Architecture remarquable”:
o Label pour architectures de moins de 100 ans (environ 1350 en France).
o Lorient: cinq labels — base allemande du Troisième Reich, chambre de commerce Art déco, deux immeubles d’architectes dans la lignée de Le Corbusier, église à voûte exceptionnelle (vitraux de Guével); pavillon de Gabriel (premier architecte du roi) abritant le service “Art et Histoire”.
Châteaux et sites d’exception:
o Château de Trévarez (Châteauneuf-du-Faou): début 20e siècle, commandé par Montjarret de Kerjégu à l’architecte Détailleur; exploitation de 5000 hectares; innovations (eau courante, serres chauffées, ascenseur, charpente métallique); chambre Art nouveau par Siegfried Bing (japonisme; collectionneur; fondateur d’un magasin parisien évoqué par Proust).
o Château de la Roche-Jagu (Conseil départemental): jardin remarquable (éco-jardin), forte muralité donnant sur le Trieux, ouvertures restreintes défensives.
o Château de Tonquédec: ruiné pour choix politique lors de la guerre de succession du duché de Bretagne, puis restauré avec l’appui des Montfort.



Patrimoine naturel et paysager:
o Lac de Grand-Lieu: unique en Europe; rives fluctuantes — 3200 hectares l’été, 6300 hectares l’hiver; grand domaine légué à l’État en 1980 par Guerlain; pavillon de chasse (1960) donné par les héritiers en 2000; aménagement à la Maison du Lac par Philippe Madec (éco-responsabilité).
o Autres espaces: Anvec; Menezmeur (toits et talus moussus; label Géoparc récent; géologie de la presqu’île de Crozon; musée de la géologie à Saint-Ernotte); Guerlédan et les Ardoisières; vallée du Stangala; cabanes à pêche de Saint-Nazaire; 11 écluses de Hédé; ponts habités (Pont-l’Abbé, Landerneau).
o Redon: rôle des fleuves (cartulaire du XIIe siècle); moulins (ex. moulin du Rouel, peint par Nattier et Jean Van de Affen).
Patrimoine maritime:
o Phare d’Eckmühl: matériaux nobles (opaline, bronze, marbre, bois précieux); financé par la fille du maréchal Davout, prince d’Eckmühl (ministre de la Guerre sous Napoléon).
o Phare de l’île d’Yeu: plus haut phare d’Europe en granit.
o La Roche-Bernard: musée de la Vilaine-Maritime, expose le trois-mâts “La Couronne” voulu par Richelieu.
o Paimpol: chapelle Saint-Donat face à la mer, caravelles sculptées.
o Trois-mâts Belem: mis à l’eau à Nantes au 19e siècle; propriétaires successifs (Meunier, duc de Westminster), racheté par la Caisse d’Épargne et donné à la Fondation Belem; nom venu d’un comptoir au Brésil; retour à Belém en 2002.
o Fort la Latte (château de la Roche-Goyon): donjon du 14e siècle sur butte; reprises défensives par Garangeau (pour Vauban); propriété Jouon de Longrès; tournage “Les Vikings” (Kirk Douglas, 1957).



Patrimoine industriel:
o Forges de Paimpont: haut lieu de l’industrie du fer (eau, bois, minerai en sous-sol); participation à l’indépendance américaine (exportations); restaurations appuyées par recherches et aides publiques/privées.
o Manufacture des tabacs de Morlaix (architecte Blondel): SIAP intégré, dirigé par Michel Cabaret (Espace des Sciences); Morlaix également riche en stéréotomie (hôtels particuliers).
o Halles du Faouët: très anciennes, très larges, remarquablement conservées.
o Moulin de Vézère à Chênes (vallée de l’Élorn): double vocation (écorce pour tanner, farine); valorisé lors des Journées des Moulins.
Influences européennes et figures historiques:
o Châteaubriant: ville frontière/guerre; partie défensive et Château Neuf de Jean de Laval (douceur du crépi, rythme de façade, voûte d’escalier remarquable); chapelle (XIIIe–XIVe) antérieure au logis; demeure de Françoise de Foix (favorite de François Ier); visages sculptés rue Victor Hugo à Rennes et sur un hôtel particulier de Jean-Baptiste Barré.
o Saint-Jean-de-Béré (près de Châteaubriant): église romane (stéréotomie en grès ferrugineux) avec deux retables baroques.
o Notre-Dame du Crâne à Spézet: verrières et volets en bois sculptés d’une grande richesse, incorporant des influences italiennes et flamandes; iconographie (Dieu le Père à la tiare, tenant l’Enfant ressuscité sur le globe).
o Retables d’importation et réseaux d’art: cathédrale de Rennes (retable d’Anvers, 15e siècle); Notre-Dame de Kervévote (Ergué-Gabéric, Quimper) avec retable venu de Malines ou des Flandres — marque de la circulation des gravures et modèles européens.
o Pontivy/Napoléonville: empreinte de Napoléon III, église Saint-Joseph (vitraux et sol référencés).
o Princesse Baciocchi (sœur de Napoléon): résidences à Rennes (rue de Corbin) et Colpo (mairie, école, ferme construites); buste à Colpo; buste de Napoléon III retrouvé lors d’une déviation; personnalité singulière (équitation, fleuret); apports régionaux (plantations à Quiberon, ostréiculture en rivière dorée, financement d’un phare à Ouessant).
o Abbayes cisterciennes: guide européen recensant 600 abbayes; Timadeuc; abbaye du Relecq (chapiteaux remarquables, escalier).





