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La presse en crise, la démocratie aussi par Laurent Mauduit le 22/09/2026

La presse en crise, la démocratie aussi par Laurent Mauduit

 

Plus de 250 personnes ont assisté à cette première conférence de la saison. Gros succès pour Laurent Mauduit.

 

 


22 09 2026 : Laurent Mauduit, Liberté de la presse, concentrations et dérives démocratiques en France


  

 

 

 

 


Résumé de conférence — Liberté de la presse, concentrations et dérives démocratiques en France


Thèse centrale: La presse a une mission démocratique d’éclairer le public et de servir d’« université populaire ». Si l’objectivité absolue n’existe pas, le journalisme doit viser une « subjectivité désintéressée ». Or, l’histoire française montre une alternance de conquêtes et de régressions: censure, corruption, captation par les puissances d’argent. Depuis les années 2008-2010, une concentration accélérée des médias entre les mains de quelques milliardaires, conjuguée à une « extrême-droitisation » de certaines antennes et à l’affaiblissement des garde-fous publics, met en péril le pluralisme et la démocratie. Des mesures structurelles de protection, voire de démantèlement, sont avancées.

1) Genèse démocratique de la liberté de la presse (1789-1881)


·       Révolution française (juillet 1789): Débat fondateur sur la liberté pour éclairer les citoyens. Camille Desmoulins: la presse comme « sentinelle de la démocratie ». Jean-Sylvain Bailly: la publicité et la transparence comme sauvegarde du peuple.

·       Déclaration des Droits de l’Homme (26 juillet 1789): consacre la libre communication des pensées et opinions, avec limites légales (injure, diffamation). Même Robespierre refuse alors les restrictions.

·       Influence américaine: Thomas Jefferson (printemps 1789) affirme préférer « une presse sans gouvernement plutôt qu’un gouvernement sans presse ». Le Premier Amendement (1791) interdit toute loi limitant la liberté de la presse.

·       Régressions: La Terreur et le Premier Empire imposent censure et répression.

·       1830 (Trois Glorieuses): Émeutes contre les ordonnances de Saint-Cloud supprimant les libertés de la presse.

·       1848: Victor Hugo à la Constituante: liberté de la presse aussi sacrée que le suffrage universel — le vote exige un citoyen éclairé.

·       1881 (Troisième République): Loi fondatrice du 27 juillet 1881. Rupture avec la censure préalable; affirmation de la liberté de l’édition et de la librairie. Contexte: réaction au capitalisme de connivence du Second Empire (spéculation ferroviaire, Morny/Mirès).

2) Corruption et captations (fin XIXe – milieu XXe)


Fin XIXe – Début XXe: Corruption massive par les puissances financières.
Affaire Rafalowich: Émissaire russe distribuant des valises de billets pour faire vanter les emprunts russes par la presse française. Après 1917, les bolcheviks ouvrent les archives; en 1922-1923, les câbles diplomatiques révèlent « l’abominable vénalité de la presse française ». Jean Jaurès fait figure d’exception.
Entre-deux-guerres:
o   Le Temps: révélé en 1931 être secrètement possédé par François de Wendel (régent de la Banque de France), malgré son aura d’autorité morale.

o   Pression de l’extrême droite: François Coty (milliardaire du parfum) achète Le Figaro (1922), fonde la ligue « Solidarité Française ». Maurras le qualifie de « crétin juché sur un tas d’or ». Instrumentalisation politique et financière au détriment du droit à l’information.

3) La refondation à la Libération (1944-1950s)


Programme du CNR (mai 1944, « Les Jours Heureux »): « rétablir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance vis-à-vis des puissances financières ». Volonté de tourner la page de la presse collaborationniste et affairiste.
Albert Camus (Combat):
o   31 mai 1944 (« Critique de la Nouvelle Presse »): libérer les journaux de l’argent; élever le pays en élevant le langage.

o   1er septembre 1944: « pas de justice ni liberté quand l’argent est toujours roi ». Appel à des mesures politiques et à la responsabilité morale des journalistes.

Mise en œuvre:
o   Statuts coopératifs: nombre de journaux (y compris Le Parisien Libéré) adoptent un modèle d’étanchéité entre actionnaires et rédaction. Le Dauphiné Libéré clame: « Une presse libre pour les hommes libres ».

o   Le Monde (Hubert Beuve-Méry): modèle formalisé en 1952 où les journalistes sont propriétaires majoritaires; refus du mélange des genres entre puissances d’argent et contenu éditorial.

4) La reconcentration contemporaine et l’« extrême-droitisation » (2008-2026)


Tendances générales (à partir de 2008-2010): Razzia des milliardaires sur les médias (Bernard Arnault, Patrick Drahi, Xavier Niel, Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé), souvent pour l’influence plutôt que pour des stratégies industrielles. Affaiblissement de l’investigation; normalisation économique et éditoriale; autocensure.
Cas du Monde:
o   Entrée Lagardère (2005); puis rachat par Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Motivation initiale attribuée au soutien à Dominique Strauss-Kahn (présidentielle 2012). Effets: limitation des enquêtes sensibles sur pouvoirs politiques et économiques; « normalisation ».

Libération:
o   Fondé par Sartre; racheté par Édouard de Rothschild, puis Patrick Drahi (SFR, BFMTV). Achat soupçonné de service rendu au président François Hollande; expansion financée par la dette.

Presse économique:
o   Concentrée chez Bernard Arnault (LVMH): Les Échos, Investir, Challenges, etc. Conflits d’intérêts structurels; autocensure plutôt que censure directe.

Offensive Bolloré (Vivendi) et « presse néo-fasciste » (à partir de 2014):
o   Canal+, i-Télé transformée en CNews; nominations controversées (ex. Guillaume Zeller), affaire Morandini; purges de rédactions; tribunes à des chroniqueurs d’extrême droite (Éric Zemmour, multi-condamné pour incitation à la haine).

o   Extension: JDD (Journal du Dimanche) — décapitation de la rédaction; nomination de Geoffroy Lejeune (ex-Valeurs Actuelles, proche de Zemmour).

o   Écosystème: Havas (pub), CSA (institut de sondage, distinct de l’autorité publique), alignements médiatiques (unes pro-Bardella), édition scolaire via Hachette; purges chez Fayard et Grasset, soupçons de « droitisation ».

Groupe Dassault / Le Figaro:
o   Rappel: passé Coty (1922) ancrant le titre à l’extrême droite.

o   2012: Serge Dassault écarte Étienne Mougeotte; direction issue de Valeurs Actuelles (Alexis Brézé, liens anciens avec le FN). Gouvernance: Éric Trappier (holding Dassault), figure du MEDEF, aurait milité contre le « barrage républicain » en 2024.

Valeurs Actuelles:
o   Multi-condamnations pour incitation à la haine; scandales racistes (caricature d’une élue de Cayenne). Actionnariat: Pierre-Édouard Stérin (financier d’extrême droite), initiateur du « plan Périclès » pour soutenir le RN.

Autres opérations capitalistiques:
o   La Provence rachetée par CMA CGM (Rodolphe Saadé); acquisitions audiovisuelles diverses.

Conséquences: Journalisme d’investigation marginalisé; vide comblé par des médias indépendants comme Mediapart.


5) Défaillances institutionnelles et connivences politiques


Insuffisance des garde-fous:
o   Obligation de pluralisme pour les fréquences publiques insuffisamment appliquée.

o   Comparaison: Les Pays-Bas ont interdit une fréquence d’extrême droite pour non-respect du pluralisme.

Cas TF1:
o   Privatisation « en concession » à Bouygues, avec clause de « mieux-disant culturel », a dérivé (télé-réalité non sanctionnée). Absence de remises en concurrence et de redevances additionnelles depuis 37 ans.

Interventions politiques:
o   2014: Après la perte par Canal des droits du football au profit de beIN, Bolloré aurait sollicité François Hollande; ce dernier aurait appelé l’émir du Qatar pour favoriser un partage des droits (cf. « Un président ne devrait pas dire ça »).

o   Parallèle: alors que le pouvoir aidait Canal/Bolloré, la proposition de « droits moraux » des rédactions dans la loi Bloche (droit d’approbation/récusation du directeur) n’a pas été soutenue; i-Télé s’est vidée.

 

6) Capture des formations et porosité du service public


Filières de formation:
o   ESJ (rue du Louvre) rachetée par un consortium incluant Stérin, Bolloré, Bernard Arnault et autres. Risque d’influence sur normes professionnelles et pipeline de talents.

Service public audiovisuel:
o   France Info: embauche de chroniqueurs issus de CNews; organisation de débats sur le « grand remplacement » (idéologie raciste et complotiste).

o   France Inter: projet de nommer Charles Sapin (directeur adjoint de Valeurs Actuelles) comme éditorialiste, contesté au nom de l’indépendance et des valeurs démocratiques.

Normalisation des idées extrémistes: Le sanctuaire du pluralisme devient poreux, facilitant la diffusion d’agendas illibéraux.


7) Enjeux démocratiques et pistes de réponse


Enjeux:
o   Les concentrations médiatiques posent un double problème: concurrence économique et menace démocratique (capture de l’agenda, autocensure, désinformation).

o   La presse doit redevenir « université populaire » et viser la « subjectivité désintéressée ».

Pistes de réforme:
o   Démantèlement ciblé de conglomérats médiatiques dont la taille et l’influence constituent un « danger démocratique » (cas Bolloré/Vivendi), à l’instar des débats américains (cf. propositions d’Elizabeth Warren sur les Big Tech).

o   Statuts moraux des rédactions: droit d’approbation et de récusation des directions (version renforcée de la loi Bloche).

o   Application stricte des cahiers des charges des fréquences publiques: pluralisme effectif, sanctions proportionnées (suspensions, retraits de fréquences).

o   Réformes anti-concentration spécifiques aux médias: seuils mêlant critères économiques et démocratiques (propriété croisée, parts de marché par segment et influence cumulée).

o   Protection et financement de la presse indépendante et « non captive »: fonds pluralisme, incitations fiscales conditionnées à l’indépendance rédactionnelle, coopératives et sociétés de journalistes.

o   Transparence de la propriété et des conflits d’intérêts: obligations renforcées de publication, pare-feux éditoriaux, chartes opposables.

8) Conclusion normative


·       Le principe: une presse libre, indépendante et exigeante élève le peuple en élevant son langage, condition sine qua non d’un suffrage éclairé.

·       L’urgence (au 2026-09-22): Endiguer la concentration et l’« extrême-droitisation » médiatique; réaffirmer le pluralisme; restaurer le service public comme sanctuaire; protéger l’investigation; prévenir la capture financière et politique.

·       Mémoire historique: des Lumières à la Libération, des conquêtes ont été arrachées contre la censure et la corruption. La loi de 1881 demeure un socle, mais elle doit être complétée pour répondre aux formes contemporaines de capture (concentration, autocensure, influence). La démocratie et la presse restent indissociables: sans presse libre, pas de peuple souverain.